Mais l'outil essentiel du peintre est évidemment son œil, son regard, sa vision de ce qu'il voudra et aimera exprimer sur une toile. Il est utile de faire quelques observations dans ce domaine pour que chacun puisse prendre conscience de l'outil extraordinaire qu'est l'œil.
Au passage ces observations alimenteront quelques aspects du débat - vieux de plus d'un siècle, et inépuisable - sur la vision photographique du monde et sur la vision "artistique" ou, plus simplement, humaine.
Quelques expériences
simples et riches d'enseignement
Prenez une feuille de papier quadrillé d'un cahier d'écolier
par exemple. Au centre de cette feuille posez un point noir de quelques
millimètres de diamètre avec un crayon de papier. A 15 cm
à droite de ce point et au même niveau, faites un autre point
noir de même taille.
Occultez alors votre œil gauche et fixez le point N°1 avec votre
œil droit en éloignant progressivement cette feuille de votre
œil.
Vous allez constater, lorsque la feuille est à environ 40 cm de
votre œil, que le second point noir disparaît de votre vue
et que le quadrillage de la feuille semble alors ininterrompu (alors qu'il
est bel et bien maculé par un point noir).
Ce phénomène curieux s'explique d'une part par l'absence de cellules visuelles sur une petite zone centrale de notre rétine (le second point noir disparaît lorsque son image se forme sur cette partie "aveugle" de notre rétine) et d'autre part par le fait que notre cerveau - sans qu'on lui demande quoique ce soit - rétablit de lui même la continuité du quadrillage de la feuille de papier.
Voilà une première chose étonnante. L'œil voit
partiellement mais le cerveau nous communique une image "traitée"
et "complétée" en compensant spontanément
l'imperfection biologique (la zone aveugle de notre rétine) de
notre appareil de vision en appliquant ce qu'on pourrait appeler "un
principe de continuité".
Un appareil photo captera les deux points noirs et donnera donc une image
"vraie" de la feuille de papier que vous avez sous les yeux…(image
que votre rétine est biologiquement incapable de capter !).
Pourquoi ne pas faire rapidement une seconde expérience simple,
tout aussi instructive.
Posez sur une feuille une grande tâche de couleur orangée.
Regardez intensément cette tâche pendant une ou deux minutes
pour imbiber complètement votre œil de cette couleur. Fermez
alors les yeux…. Oh surprise, vous allez voir apparaître-
les yeux fermés - un magnifique bleu / cyan… Là encore,
le cerveau fonctionne spontanément pour offrir à notre vision
intérieure la couleur complémentaire de celle que la rétine
avait perçue. Ce phénomène se constate, peu ou prou,
pour toutes les couleurs du cercle chromatique (le cerveau faisant apparaître
la couleur opposée à celle regardée et enregistrée
par la rétine…)
Dernier petit exercice assez instructif.
Vous êtes devant votre ordinateur à lire ce texte. Fermez
un œil et approchez votre main de l'écran. Vous aurez une
petite difficulté à percevoir avec précision la distance
exacte de l'écran… ce qui n'est pas le cas lorsque vos deux
yeux sont ouverts. Chacun connaît la raison de cette petite anomalie
: l’angle de vision formé par l'écartement de nos
deux yeux est suffisamment grand pour donner un effet stéréoscopique
à notre vision de l'environnement, ceci permettant donc de percevoir
la succession des différents plans, mais aussi les volumes.
Ainsi donc, il faut se rendre à l'évidence. Les informations
objectives et colorées enregistrées par la rétine
de notre œil sont analysées, traitées, interprétées,
complétées par notre cerveau qui fonctionne dans ce domaine
en totale autonomie, hors de notre volonté, et qui va donc nous
restituer une image nécessairement différente, voire même
très éloignée de l'image plate physico-chimique que
fournirait un appareil photographique.
Un mot doit être dit ici sur les déformations de la couleur occasionnées par des anomalies de la rétine, le cas le plus connu étant les difficultés de différentiation entre le rouge et le vert (vision daltonienne). Un autre cas est celui de l'altération générale des perceptions colorées consécutive à une maladie (cas de la syphilis notamment), altération dont on trouve trace dans le travail de certains peintres.
Mais le cerveau peut aussi nous jouer des tours en interprétant
des formes selon ses schémas habituels de fonctionnement et de
références.
Il s'agit des illusions d'optique, très nombreuses. Vous en trouverez
de très nombreux exemples sur Internet. Je vous en présente
ici trois, très connues:
Voici trois lignes horizontales. Sont-elles de longueurs différentes
?

Un second exemple ! Le maçon ayant posé ces carreaux de
faïence avait manifestement oublié son niveau, d'où
les imperfections de la pose, plus que fâchée avec l'horizontale…

Illusion décrite par Richard Grégory (Bristol) sous le nom de "Café wall" (le mur du café).
Voici deux personnages courant, effrayés, dans un souterrain.
Quel est le plus grand des deux ?
Ils sont d'égale dimension mais le cerveau prenant en compte l'effet
de perspective du souterrain nous impose avec force le sentiment que le
personnage du fond est beaucoup plus grand que celui du premier plan….
Mais le cerveau ne s'arrête pas là et peut générer
d'autres impressions, notamment des impressions de mouvement.
Regardez attentivement les disques de mosaïques colorées ci-dessous.
Après quelques secondes d'observation vous constaterez que ces
disques tournent sur eux-mêmes. En affinant votre regard vous noterez
qu'en réalité tous les disques tournent, sauf celui sur
lequel votre regard est fixé.

En réalité ces disques sont statiques et immobiles. C'est
notre cerveau qui les met en mouvement, sans doute pour se faire plaisir…
mais certainement pas pour nous donner une perception physiquement exacte
de cette image.
Dernière
observation sur la perception de la couleur
Tirons une première conclusion de ce qui précède
:
Avant même de parler de sensibilité, d'interprétation,
de style … il faut noter que le peintre - s'il se veut "réaliste"
- ne pourra produire dans son œuvre que l'interprétation restituée
par son cerveau des images perçues par sa rétine. En tout
cas c'est cette "interprétation" qui sera le point de
départ de son travail. On vient de voir qu'elle pouvait être
assez éloignée de la réalité physique…
Il s'ajoute à cela que la même réalité physique
objective sera perçue de façon très différente
selon les observateurs, ceci dans les formes, les volumes, les couleurs…
C'est donc à partir de ces données physiologiques qu'il
convient d'apprécier la peinture dite "réaliste"
dont on peut seulement dire qu'elle exprime une réalité
"vraisemblable». Il faut évidemment observer que les
peintures torturées de Van Gogh étaient pour lui parfaitement
réalistes car il reproduisait les images "vraies" fournies
par son cerveau. La même remarque peut être faite pour beaucoup
d'autres peintres, un bon exemple étant Le Greco. Sur ce même
registre j'invite le lecteur à regarder l'autoportrait de Rembrambt
travaillant près de sa fenêtre (il s'agit d'une gravure).
Œuvre parfaitement réaliste … mais d'une densité
humaine étonnante et vivante tant nous sommes alors proches de
l'artiste au travail.
Aristote (philosophe grec mort en 322 avant JC) résumait tout cela
par une formule simple : "On peut voir la même réalité,
mais ne pas avoir les mêmes images" [Formule citée par
Robert Montchaud in La couleur et ses accords - Editions Fleurus.]
Laissez-moi placer ici une remarque que me fit souvent mon ami le peintre
André Planson : " Ne peignez pas avec votre cerveau…
peignez avec votre cœur". Ce peintre - qui fut mon maître
quelques années - avait un œil étonnant… mais
il s'en méfiait, certainement avec raison !
Comment les peintres
tirent-ils parti de ce merveilleux outil qu'est l'œil et des libertés
prises par le cerveau pour traiter les images brutes fournies par la rétine
?
PS : Je présente quelques liens vers des musées et galeries. Il y a des erreurs?, Il manque des musées?, galeries?, peintres??
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