Observation : Cette question est régulièrement évoquée dans les forum de peintres sur Internet. C'est une question légitime et incontournable pour tous les peintres car il est bien rare qu'une peinture atteigne sa maturité finale dès les premiers jets. C'est ainsi que tous les peintres accumulent des toiles à statut incertain et que la reprise de ces "vieilles toiles" fait partie du quotidien de la vie d'un atelier.
Ce qu'il faut savoir
Il n'est pas d'exemple d'atelier de peintre dans lequel on ne trouve en effet des vieilles toiles, un peu oubliées ou abandonnées dans un coin poussiéreux… Le visiteur, et ami, du peintre les découvre un jour par hasard et, bien évidemment, les regarde. Il s'agit le plus souvent d'œuvres inachevées ou entachées (aux yeux du peintre) de défauts plus ou moins voyants : harmonies colorées mal équilibrées, composition imparfaite, dessin trop approximatif voire erroné… Si elles restent là c'est que le peintre ne s'est pas (encore) résolu à les détruire (estimant définitivement qu'elles ne méritent pas de s'offrir aux regards), ou à les reprendre pour les finir et les ajuster. Ces toiles sont donc un peu "au purgatoire" car, même manquées, elles restent porteuses d'un moment, d'un souvenir, d'un élément agréable et unique qui justifie leur "non destruction".
Il existe beaucoup d'exemples de situations de ce type. Le plus connu est celui de Cézanne qui estimait que la plupart de ses toiles étaient inachevées et devraient - plus tard - être reprises. Un autre exemple, moins connu, est celui de Bonnard qui avait plusieurs centaines de toiles en attente de finition (ou d'élimination) dans son atelier de Montmartre. Dans ces deux cas ces toiles " inachevées" sont des chefs d'œuvre… Mais il n'est pas rare que l'ami du peintre juge parfaite telle esquisse, parfaitement enlevée, ou telle pochade spontanée et émouvante. Ces cas se traitent d'eux mêmes avec le temps…
Lorsqu'il s'agit effectivement de reprendre une toile, que faire ?
Une œuvre peinte à l'huile, selon les pratiques habituelles de ce métier, se construit en pas à pas, par juxtaposition et superposition de couleurs.
La technique du glacis - très typique de la peinture à l'huile - consiste à poser une couleur sur une autre couleur pré existante sur la toile de façon à obtenir un effet particulier provenant du passage de la lumière à travers cette dernière couche posée, de sa réflexion par la couche sous jacente et de son renvoi vers l'œil du spectateur.
Par exemple, on pourra poser un jaune léger sur un bleu (ou l'inverse) afin d'obtenir un vert par le mélange des réflexions colorées des deux couches de peinture.
L'intérêt du glacis est triple:
(a) - Il permet de créer des couleurs par mélange des lumières, c'est à dire de la même façon que ce qui se passe effectivement dans la nature. Les couleurs de la nature ne sont en effet perceptibles par nos yeux que par le mélange - infini - des longueurs d'ondes des lumières renvoyées par les objets. Les couleurs ainsi obtenues par la technique du glacis seront donc beaucoup plus naturelles pour le spectateur que des mélanges de pâtes, si habiles soient-ils! Il convient aussi d'observer que le mélange des lumières ainsi obtenu peut se faire à partir de couleurs pures. Le glacis évite ainsi - ou limite - l'univers des mélanges de pâtes, qui souvent se termine par des gris colorés faisant perdre toute vivacité aux harmonies de couleurs et même aux camaïeux.
(b) - L'utilisation de glacis, c'est à dire de transparences et de renvoi de la lumière, donnera évidemment à la toile beaucoup plus de luminosité et de profondeur
(c) - Enfin le glacis permet de faire beaucoup de corrections et d'ajustements de couleurs, de lumière, de brillant… notamment de renforcer la luminosité d'une couleur ou de masquer un embu (zone mate de la toile)
Questions et étapes :
Reprises légères et finition
La toile à reprendre a une histoire, une période pendant laquelle elle a été faite. Le peintre connaît ces détails et va en tenir compte pour préparer ses reprises. Mais la toute première opération consiste à décider si toute la toile doit être reprise ou si, au contraire, l'opération ne doit porter que sur une portion de l'œuvre. C'est une question d'importance car il est intéressant de tirer tout le bénéfice du travail déjà fait, des couleurs existantes, de la composition… afin de ne modifier la toile que sur les points, parfois très limités, qui lui donneront toute sa présence et toute sa force. Il faut donc poser sur cette toile un regard neuf, frais, étonné pour imaginer le meilleur parti à en tirer. Il faut aussi avoir en tête les petits miracles pouvant être faits avec les glacis et les rehauts qui peuvent permettre de reprendre de façon très conséquente une œuvre, en tout cas pour ce qui concerne les lumières, les harmonies de valeur et de tons, certains détails ! Ceci sera suffisant dans beaucoup de cas.
Si la toile est récente, ces opérations de glacis et de pose de rehauts pourront se faire après un nettoyage en profondeur de la toile (au savon et à l'eau claire), suivi de la pose d'une couche de vernis à retoucher.
Reprises plus fortes
Si la décision est de procéder à des reprises beaucoup plus importantes, il faut faire subir à la toile un traitement plus énergique la débarrassant des plages de couleurs jugées indésirables. Avant de commencer les opérations il est en général prudent de "nourrir" le support (la toile) en passant à la brosse une bonne couche d'un mélange de médium à peindre et d'huile de lin sur la face arrière de la toile (qui va immédiatement l'absorber). La surface colorée pourra alors être poncée, d'abord pour éliminer le vernis, puis progressivement, pour éliminer la couche colorée elle même en tout ou partie.
Il est conseillé de faire cette opération de ponçage de façon douce et très progressive, d'abord pour ne pas risquer d'endommager la toile, mais surtout parce qu'il est possible dans le courant de l'opération de retrouver des harmonies colorées plaisantes ou des détails que l'on souhaite conserver. Le ponçage se fera donc avec un papier à grain fin et il sera entrecoupé, assez fréquemment, d'un nettoyage rapide de la surface à la térébenthine. Profitez de cette pose pour laisser votre regard explorer quelque temps la toile partiellement poncée…il y a souvent des surprises! Lorsque le ponçage est jugé suffisant on peut reprendre la toile après l'avoir préparée avec une couche de vernis à retoucher. Bien entendu, si toute la surface colorée a été poncée et que la toile est à vif, il faut alors reprendre le support lui même (voir la note sur la préparation des supports).
Comme tous les peintres il m'arrive de reprendre quelques vieilles toiles. Jamais je n'ai eu besoin d'aller jusqu'à la toile…
Ce qui précède vaut pour des toiles parfaitement sèches à cœur. Cette situation est rare car les couches profondes d'une toile peinte en pâtes resteront encore malléables - en tout cas non totalement sèches - 20 ou 30 ans après la pose. Si le ponçage atteint ces couches il faut alors les enlever délicatement au couteau à peindre et les gratter jusqu'au support. Force est de constater que ces opérations de reprise de vieilles toiles donnent souvent d'excellents résultats esthétiques et que le travail décrit ci-dessus mérite d'être fait!
Beaucoup de très grandes œuvres, qui nous apparaissent fraîches et spontanées, sont en réalité le produit d'une ou de plusieurs reprises de toiles préexistantes jugées imparfaites.Sauver ce qui doit l'être
Pour être complet sur ce registre il faut aussi mentionner une situation assez fréquente : celle dans laquelle seule une partie de la toile est de bonne qualité, le reste ne pouvant que nuire… Dans ce cas la solution est le cutter.
Les parties mauvaises seront donc coupées et détruites pour ne conserver que ce qui mérite de l'être. Il faut conduire cette opération avec beaucoup de soin après avoir acquis la certitude que la partie sauvée est parfaitement définie. Utiliser des caches pour visualiser le résultat… avant de couper! Il faut évidemment un cutter très tranchant de façon à faire une coupe franche… et couper en se laissant quelques millimètres de marge de sécurité.
L'opération sera faite avec plus de facilité si la toile est déclouée de son châssis et posée sur une surface plane. La partie sauvée de la toile sera en général marouflée sur un panneau, les millimètres de toile inutile conservés par prudence (et qui vont déborder du panneau) étant alors tranchés à la fin de l'opération de marouflage (lorsque la toile a été rendue rigide par la colle à chaud).
Une pratique très ancienne…
La technique de la radiographie des toiles anciennes a permis de découvrir que de très nombreuses œuvres de maîtres avaient fait l'objet de reprises, parfois très importantes. Les livres d'art abondent d'exemples dans ce domaine et je vous y renvoie.
PS : Je présente quelques liens vers des musées et galeries. Il y a des erreurs?, Il manque des musées?, galeries?, peintres??
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